Œil ivre

PRESSE

UNDERGROUND

Romain Bertet, danseur souterrain

Pour sa pièce «Underground», présentée à Paris, le chorégraphe s’enfouit la tête dans le sol

DANSE

Le danseur et chorégraphe Romain Bertet se prendrait-il pour une taupe ? Sa nouvelle pièce intitulée Underground, à l’affiche vendredi 11 et samedi 12 septembre, du festival Indispensable ! de l’Atelier de Paris, le met en scène la tête enfouie pleine terre. Planté, Romain Bertet ? Jusqu’au cou et encore davantage. « J’aime creuser, fouiller, gratter, s’exclame-t-il. J’aime les sous-sols et les souterrains. Evidemment, dépasser la croûte terrestre est angoissant mais il est plus facile finalement d’y descendre que d’en remonter, même si quand je sors, je vis une sorte de renaissance. Il arrive tellement de choses sous terre ! »
Si on n’a aucun doute sur la vie des racines, on en a encore moins sur l’angoisse de s’enterrer vivant pendant plus de trente minutes. Une semaine avant la première de la pièce, Bertet, 39 ans, installé près de Toulon avec sa compagnie L’Œil ivre, créée en 2015, a repris l’entraînement dans les champs où il a conçu ce solo en quatre semaines.

« L’idée est née en 2017 lors d’une performance au Musée d’art de Toulon et a pris de l’importance, dit-il. C’est très intense de se retrouver la tête dans le trou et de ne pouvoir bouger que les jambes et les bras. Il ne s’agit pas d’être claustro. Je n’ai pas vraiment de vision là où je suis et je dois surtout veiller à garder mon calme car la poussière assèche vite la bouche. » Il reconnaît quelques minutes plus tard que l’affaire ne s’est pas concrétisée du jour au lendemain. « Avant de réussir à rester sous terre, j’ai passé quelques nuits à cauchemarder. Et puis, un matin, je me suis levé et j’y suis allé. »
Et hop ! Un petit poirier, histoire de mettre sens dessus dessous les tripes et le paysage. Une seule rotation et c’est l’homme qui porte le monde ! Mais quelles raisons peuvent bien pousser ce chorégraphe apparemment calme à se mettre à marcher sur la tête ? « Je ne peux pas m’en empêcher, reconnaît Bertet. Une fois que j’ai une idée de spectacle, j’ai un plaisir artistique à la réaliser, à la faire advenir en allant jusqu’au bout. Quant à la question du souterrain et celle de

la matière, elles sont récurrentes dans mon travail.»

« Une fusion avec la nature »

Première des trois pièces mises en scène par Romain Bertet, De là-bas (2016), qui a exigé trois ans de gestation en complicité avec le plasticien Barbu Bejan, l’incrustait dans une énorme maison en argile de 700 kilos qui finissait par l’avaler. Besoin de faire corps avec la matière ? De l’affronter ? D’y disparaître ? « Je suis obsédé par le rituel comme réceptacle de l’imaginaire et possibilité de transformation, explique-t-il. Sans doute, mes études d’anthropologie expliquent-elles en partie cette fascination. Je cherche une fusion avec la nature, une présence forte, brute, primitive au monde. » Pas question pour autant de vanter « l’exploit pour l’exploit » même s’il reconnaît aimer « jouer avec les limites, les frontières et le risque ».
Enfant, ce fils d’architecte, dont il a sans doute hérité de « la passion du sous-sol », et d’une mère danseuse, qui s’occupe aujourd’hui de jeunes autistes, rêvait de devenir archéologue.

Il découvre la danse à l’âge de 23 ans et collabore comme interprète avec Maguy Marin. Entre 2010 et 2014, il plonge dans la pièce emblématique de ma chorégraphe, May B, pétrie dans l’argile. Dans la foulée, il crée la performance Feldspath, dans laquelle il se recouvre le visage de terre.
« Mais plus que le tragique, j’aime l’absurde et le burlesque », précise-t-il. Il cite Buster Keaton et Samuel Beckett, évoque Winnie d‘Oh les beaux jours, enterrée jusqu’à la taille. Sauf que, chez lui, c’est la tête qui trinque d’abord. « C’est toujours étrange un visage, non ? C’est le lieu de l’humanité, de l’identité. Que reste-t-il de la personne lorsqu’elle disparait ? Qu’est-ce qu’on reconnait d’un homme lorsque l’on ne voit plus son visage ? » Réponse dans Underground.

ROSITA BOISSEAU

Underground, de et avec Romain Bertet. Les 11 et 12 septembre, à18h30. Au Parc floral, avec l’Atelier de Paris, 2, route du Champ-de-Manœuvre, Paris 12e. Gratuit.

DE LÀ-BAS

Retour sur …De là-bas, performance faite d’argile et de danse de Romain Bertet

Originelle argile

• 23 février 2018, 30 mars 2018, 5 avril 2018 •
presse

Métaphysique de l’argile ou le mythe de la caverne revisité : l’étonnante performance du jeune chorégraphe Romain Bertet…De là-bas, captive par son énigmatique relation à la terre. Un large cube ouvert, grotte des commencements, noyée de pénombres dans lesquelles un corps émerge. Seul en scène, le danseur-acteur-plasticien arpente ce territoire clos, l’éprouve, y trouve sa mesure, dans un clair-obscur entrecoupé de fondus au noir. Son personnage devient l’aune de cet antre dont il s’échappe parfois, plongeant dans la matière souple et malléable de l’argile, pour revenir inlassablement.

L’alchimie opère, des masques de terre émergent, doubles du protagoniste, sans doute, ou peuple magique, émanation du lieu ? Entre la terre qui se modèle et la rigidité des représentations, Romain Bertet malaxe, bat, arrache aux cloisons argileuses, au sol, des fragments, boules rondes d’argile qui roulent, s’évadent, se forment. La matière prend une dimension mythologique, les gestes une valeur incantatoire, dans le travail ardu auquel le corps s’attelle, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à se fondre dans la couche argileuse…

... DE LA-BAS Romain Bertet L'Oeil ivre
© Pascale Beroujon

Les lumières (Gilbert Guillaumond) façonnent l’espace, le révèlent, l’occultent, pans de mémoire arrachés au silence, qui entre en résonance avec les sons orchestrés par Marc Baron. Poésie au sens premier de la création dans ce décor (Barbu Bejan) composé de 700 kilos d’argile. On entre ici dans une esthétique de la lenteur, du recueillement. L’art y retrouve sa dimension sacrée, sensuelle et bouleversante. L’œuvre en devient inclassable, expérience intime et troublante en ce qu’elle nous renvoie aux mystères d’une conscience en train de se forger.

MARYVONNE COLOMBANI
Novembre 2017

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Danse : argile et balais à June Events

Une quarantaine de performances sont présentées, jusqu’au 17 juin, par le Centre de développement chorégraphique (CDC)-Atelier de Paris

LE MONDE |  03.06.2017 à 09h54 • Mis à jour le 03.06.2017 à 09h55 |Par  Rosita Boisseau

Ça pousse, ça construit au Centre de développement chorégraphique (CDC)-Atelier de Paris, à la Cartoucherie de Vincennes, dans le 12e arrondissement. Bordée par la forêt, La Cabane, un studio de 120 mètres carrés, dresse sa silhouette modeste et confortable de chalet en bois. Sous la direction de l’architecte Xavier Fabre, cette maison, au carrefour « du refuge dans les arbres et du nid », selon la formule d’Anne Sauvage, directrice du lieu, ouvrira ses portes en septembre mais son planning est déjà saturé : une quinzaine de troupes profiteront de cet espace doux et enveloppant.

Cette cabane rêvée complète l’outil déjà solide du CDC-Atelier de Paris, qui possède deux espaces : un studio de 210 mètres carrés et le Théâtre du Chaudron, qui peut accueillir 126 spectateurs et dont le plateau tourne autour de 220 mètres carrés. « Nous sommes tellement sollicités par les artistes pour avoir un espace de répétition que nous ne pouvons pas répondre à la demande, insiste Anne Sauvage. Plus de 45 % des compagnies de danse sur les 500 répertoriées actuellement vivent en Ile-de-France et manquent de lieux. Par ailleurs, nous renouons avec les bâtisseurs de la Cartoucherie. Lorsque Carolyn Carlson a investi cet espace en 1999, son installation s’inscrivait dans une longue histoire qui a fait basculer cet ancien lieu militaire abandonné vers la culture dans les années 1970. »

Décors de balais

« Faisons cabane ! » Ce slogan souffle sur le festival June Events, piloté par l’Atelier de Paris, qui présente jusqu’au 17 juin une quarantaine de performances. Deux spectacles, aux scénographies insolites, jouent sur le thème de la maison, de l’abri. Le premier intitulé … De là-bas, signé par le jeune chorégraphe Romain Bertet, plonge l’interprète dans une boîte d’argile de 700 kilos qui exige deux jours de montage avant la représentation. Le second, Littéral, mis en scène par Daniel Larrieu pour fêter ses 60 ans, accroche soixante balais dans une invraisemblable spirale. « Dans un contexte où, depuis quelques années, la tendance est aux plateaux de danse vides, j’ai eu envie de soutenir ce retour à des décors et des accessoires », glisse Anne Sauvage.

Romain Bertet, 36 ans, a travaillé pendant trois ans à fabriquer son environnement de terre en complicité avec le plasticien Barbu Bejan. Le déclic ? Entre 2010 et 2014, interprète dans la compagnie de Maguy Marin, il danse May B, créé en 1981, spectacle dans lequel il porte un masque en argile. « J’ai eu tout de suite l’envie d’élargir la couche d’argile, de gommer tous mes traits et d’en faire sortir d’autres, explique-t-il. J’ai alors commencé à travailler sur un masque à modeler. J’ai peu à peu découvert le potentiel burlesque de ce corps maladroit qui tente de convenir à ce visage, de ce corps qui, recouvert d’argile, se rigidifie pour devenir statue ».

Un premier solo voit le jour, Feldspath, qui dégage la voie à … De là-bas. « En tant qu’ancien étudiant en anthropologie, j’étais d’abord intéressé par l’imaginaire de la terre et son potentiel mythologique, poursuit-il. Aujourd’hui, j’ai deux regards contradictoires sur cette matière. J’entretiens un rapport quasi alchimique d’un côté et de l’autre, plus artisanal, proche de celui d’un maçon aux prises avec une matière pauvre, dure à travailler, qui fatigue le corps. »

A l’opposé de cette démarche enracinée, Daniel Larrieu a opté pour la voie des airs et un auvent de balais planant comme un toit éphémère ou une nuée de paille. Au-delà de son anniversaire littéralement incarné et d’un coup de folie ménagère, le chorégraphe, en complicité avec le scénographe Mathieu Lorry-Dupuy et cinq danseurs, entend déplacer l’objet de son usage habituel. « Il peut flotter, être en équilibre, hommage à Calder, dit-il. Il donne dans l’espace des signes de mobilité qui conversent avec le geste dansé. Ces balais sur scène ne sont jamais pris dans leur fonction domestique mais pour leur beauté d’objets communs, accessibles, simples et dépouillés. » Et de chambouler l’espace dans un feu d’artifice dont même Harry Potter n’oserait rêver.